• Après la bataille

       

     

    Mon père, ce héros au sourire si doux,

     

    Suivi d'un seul housard qu'il aimait entre tous

     

    Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,

     

    Parcourait à cheval, le soir d'une bataille,

     

    Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.

     

    Il lui sembla dans l'ombre entendre un faible bruit.

     

    C'était un Espagnol de l'armée en déroute

     

    Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,

     

    Râlant, brisé, livide, et mort plus qu'à moitié,

     

    Et qui disait : "à boire ! à boire par pitié !"

     

    Mon père, ému, tendit à son housard fidèle

     

    Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,

     

    Et dit "Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé."

     

    Tout à coup, au moment où le housard baissé

     

    Se penchait vers lui, l'homme, une espèce de maure,

     

    Saisit un pistolet qu'il étreignait encore,

     

    Et vise au front mon père en criant : "Caramba !"

     

    Le coup passa si près que le chapeau tomba

     

    Et que le cheval fit un écart en arrière.

     

    "Donne-lui tout de même à boire", dit mon père.

     

    Victor Hugo 

     


    1 commentaire
  •   

    Sous le pont Mirabeau coule la Seine
                Et nos amours
           Faut-il qu'il m'en souvienne
    La joie venait toujours après la peine
     
         Vienne la nuit sonne l'heure
         Les jours s'en vont je demeure
     
    Les mains dans les mains restons face à face
                Tandis que sous
           Le pont de nos bras passe
    Des éternels regards l'onde si lasse
     
         Vienne la nuit sonne l'heure
         Les jours s'en vont je demeure
     
    L'amour s'en va comme cette eau courante
                L'amour s'en va
           Comme la vie est lente
    Et comme l'Espérance est violente
     
         Vienne la nuit sonne l'heure
         Les jours s'en vont je demeure
     
    Passent les jours et passent les semaines
                Ni temps passé
           Ni les amours reviennent
    Sous le pont Mirabeau coule la Seine
     
         Vienne la nuit sonne l'heure
         Les jours s'en vont je demeure


    6 commentaires
  • Liberté

     

    Sur mes cahiers d’écolier

    Sur mon pupitre et les arbres

    Sur le sable sur la neige

    J’écris ton nom

     

    Sur toutes les pages lues

    Sur toutes les pages blanches

    Pierre sang papier ou cendre

    J’écris ton nom

     

    Sur les images dorées

    Sur les armes des guerriers

    Sur la couronne des rois

    J’écris ton nom

     

    […]

     

    Et par le pouvoir d’un mot

    Je recommence ma vie

    Je suis né pour te connaître

    Pour te nommer :

    LIBERTÉ

     

     

    Paul Eluard


    1 commentaire
  • Le loup

     

    Je suis poilu,

    Fauve et dentu,

    J’ai les yeux verts.

    Mes crocs pointus

    Me donnent l’air

    Patibulaire.

     

    Le vent qui siffle,

    Moleste et gifle

    Le promeneur,

    Je le renifle

    Et son odeur

    Parle à mon coeur.

     

    Sur l’autre rive

    Qui donc arrive

    A petits pas?

    Hmmm! Je salive!

    C’est mon repas

    Qui vient là-bas!

     

    Du bout du bois

    Marche vers moi

    Une gamine

    Qui, je le vois,

    Tantôt lambine,

    Tantôt trottine.

     

    Un chaperon

    Tout rouge et rond

    Bouge et palpite

    D’un air fripon

    Sur la petite

    Chattemite…

     

    Moi je me lèche

    Et me pourlèche

    Le bout du nez,

    Je me dépêche

    Pour accoster

    Cette poupée.

     

    Ah qu’il est doux

    D’être le loup

    De ces parages,

    Le garde-fou

    Des enfants sages

    Du bois sauvage!

     

    Pierre Gripari.


    23 commentaires
  • Le cancre

     

    Il dit non avec la tête
    Mais il dit oui avec le coeur
    Il dit oui à ce qu’il aime
    Il dit non au professeur
    Il est debout
    On le questionne
    Et tous les problèmes sont posés
    Soudain le fou rire le prend
    Et il efface tout
    Les chiffres et les mots
    Les dates et les noms
    Les phrases et les pièges
    Et malgré les menaces du maître
    Sous les huées des enfants prodiges
    Avec des craies de toutes les couleurs
    Sur le tableau noir du malheur
    Il dessine le visage du bonheur.

     

    Jacques PRÉVERT (”Paroles”)


    1 commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique